Comment vide-t-on un portefeuille matériel sans y toucher ?
À partir du 30 juillet, des attaquants ont retiré environ 116 millions de dollars de bitcoins depuis plus de 5 200 portefeuilles Coldcard, sans jamais accéder physiquement à un appareil. Coldcard est un portefeuille matériel, un boîtier destiné à garder les clés privées hors ligne, donc hors de portée d'un ordinateur compromis. Les boîtiers n'ont pas été piratés. Ils ont fabriqué des phrases de récupération devinables. Cette suite de mots, la seed phrase, est ce dont dérive la clé privée du portefeuille, et la manière dont on la conserve ne change rien si elle a été générée de façon prévisible. Le récit vient de la Fondation Solana, qui publie une synthèse de son entretien avec Michael Coates, son nouveau responsable de la sécurité des systèmes d'information et ancien premier CISO de Twitter.
Pourquoi les audits n'ont rien vu ?
Une modification de code de mars 2021 a remplacé le générateur matériel de nombres aléatoires par un générateur logiciel pseudo-aléatoire. Le code vérifiait qu'une valeur était bien renseignée, pas qu'elle provenait de la bonne source. Les audits ont confirmé que ce contrôle s'exécutait, et rien de plus. L'entropie des phrases générées est passée de 128 bits à environ 40 bits, un espace assez réduit pour être parcouru hors ligne par force brute. La faille a été livrée en 2021 et est restée non détectée plus de quatre ans, selon la Fondation Solana, jusqu'au vol de juillet, décrit comme le plus important exploit de portefeuille matériel jamais enregistré. Coates en tire deux conclusions. Une seule relecture de code ne suffit jamais, parce qu'un développeur attentif commet des erreurs subtiles qu'un relecteur lit sans les voir. Et le pedigree du fabricant compte : une petite équipe de bonne foi peut laisser passer ce qu'un constructeur doté du personnel et du budget nécessaires aux tests en couches aurait attrapé. Ce type de bug, ajoute-t-il, est exactement ce qu'un auditeur automatisé, ou un attaquant automatisé, remonte en une après-midi. Le choix d'un boîtier de conservation pour ses bitcoins se joue donc aussi sur la capacité du fabricant à se faire contrôler.
Que dit-il de la garde de ses propres clés ?
Coates ne conteste pas le principe du « not your keys, not your crypto ». Il y met une réserve : la conservation par soi-même ne tient que si l'on maîtrise vraiment le sujet, car il n'existe aucun recours quand elle échoue. Son exemple est un incendie domestique. Si l'épargne est dans un coffre ignifugé, en connaît-on la température de résistance et sa durée ? La règle qu'il avance est l'absence de point de défaillance unique. En pratique :
- du multi-signature, où déplacer les fonds exige plusieurs clés, deux sur trois ou trois sur cinq, réparties sur des matériels différents et entre plusieurs personnes
- une dispersion géographique, avec un appareil dans un coffre bancaire à l'autre bout de la ville
- l'hygiène de la machine devant soi, antivirus et système à jour, que beaucoup négligent après avoir soigné leur portefeuille froid
Ce partage retire aussi son intérêt à la wrench attack, la menace physique exercée sur une seule personne, puisque aucun détenteur ne peut tout déplacer seul. Pour les petits montants du quotidien, il garde un portefeuille à signature unique.
Ce que l'IA déplace dans le rapport de force
Les modèles de pointe sont encadrés pour les usages de sécurité, mais les défenseurs n'y accèdent pas assez vite, alors que les modèles ouverts, quelques mois en retard, progressent en capacité offensive. Coates parle d'un jeu du chat et de la souris dans lequel les défenseurs courent derrière. Il cite le cas d'un employé financier placé en visioconférence avec son directeur financier et deux ou trois collègues, tous générés par IA, et de millions virés au mauvais endroit. Sa réponse reprend celle qui a fonctionné contre le phishing de mots de passe : retirer la possibilité d'échouer à l'utilisateur. Une clé matérielle ne répond qu'au vrai site, donc la saisie sur un site frauduleux ne donne rien à l'attaquant. Des attaques plus classiques, comme l'interception d'une transaction par un tiers, relèvent de la même logique de protection.
Qu'est-ce que STRIDE ?
Coates renvoie à la campagne d'espionnage révélée par Anthropic en novembre 2025, où un groupe étatique chinois a utilisé Claude pour mener une opération contre des dizaines de cibles en grande partie de façon autonome. Il y voit une version aggravée du ver auto-propagatif Code Red qu'il avait traité vingt-cinq ans plus tôt, avec des adversaires agentiques qui s'organisent seuls. Selon lui, on ne peut pas demander à une entreprise du Fortune 500, encore moins à un commerce de quartier, de tenir seul face à la Russie, la Chine, l'Iran ou la Corée du Nord. Sa réponse côté crypto consiste à construire l'automatisation avant d'en avoir besoin. STRIDE, le programme de notation continue de sécurité que la Fondation Solana a lancé en avril pour les protocoles DeFi, en fait partie, au même titre que des coupe-circuits qui se déclenchent d'eux-mêmes en cas d'anomalie, comme dans l'aviation. Les précédents ne manquent pas dans cet écosystème, où un protocole DeFi a déjà été vidé en quelques minutes.


